Chapitre
Les femmes du Léman
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Paris-Genève

      Félix avait les deux avant-bras appuyés sur le rebord inconfortable de la fenêtre. Du haut de son 12ème étage, il regardait les gosses s'amuser en bas de l'immeuble dans le petit parc aux jeux multicolores. Leurs cris stridents remontaient jusqu'à ses tympans pour se mêler à ses acouphènes et l'agacer davantage. Autour de cette marmaille en effervescence, les mères montaient la garde. L'une d'entre elles, particulièrement corpulente, étalait son gros cul généreusement sur un banc. De là- haut, on aurait dit une méduse échouée sur une plage. Le radio-réveil se mit en route dans la chambre du jeune homme. Il était 10 heures 59. Un funk passait sur Radio Bitume. C'était un truc dans le genre de « Long train runnin' » des Doobie Brothers mais en beaucoup moins bien. Félix se racla la gorge et projeta un mollard épais comme un chewing-gum dans le vide qui le séparait de l'esplanade, trente cinq mètres plus bas. Il fixa le soleil un instant avec un regard de colère, juste pour se brûler un peu les yeux puis il hurla à la fenêtre quelques insultes standard avant de la refermer et de s'effondrer sur le canapé en velours vert du salon. Il se tourna vers sa grand-mère qui était assise dans le fauteuil assorti au canapé. Elle avait ses chaussons bleus et sa chemise de nuit rose avec des motifs indéfinissables. Ses yeux fixaient la télé. Sa bouche était ouverte. C'est Félix qui avait rajouté la télécommande sous sa main droite lorsqu'il l'avait découverte vers 8 heures, en allant pisser. C'est qu'elle y tenait à sa télé, la vieille. Ça y était, il n'avait plus personne. Lui sans elle, ici, ça n'avait plus de sens. Humainement d'abord et puis aussi financièrement. Sa pension d'invalide de suffirait pas à payer le loyer. Il tendit les jambes pour regarder ses vieilles baskets puis les laissa retomber dans un soupir de gosse frustré. Félix Gray arracha sa masse au canapé pour aller éteindre le radio-réveil qui crachotait un bulletin d'information. Il se traîna ensuite jusqu'au téléphone dans le couloir. Ses doigts tremblants composèrent le 17.

– Ma grand-mère est morte. Faut venir s'occuper d'elle. Elle est au 12 de la rue des Bleuets, la cité Mermoz, au nord. Elle s'appelle Simone Gray. Vous avez noté? Parce qu'il n'y aura personne.

      Le garçon raccrocha doucement et retourna dans le salon. Il s'agenouilla devant sa grand-mère et posa sa tête sur sa main gauche, froide. Son souffle était profond, apaisé. Pas de larmes. Simone venait avec lui, pour toujours. Il refit solidement les nœuds de ses chaussures, se redressa et ôta l'alliance de la vieille qu'il passa à son petit doigt. Ses lèvres se posèrent sur le front presque translucide de celle qui l'avait élevé, puis, comme piqué par une mouche, d'un pas vif, il se rendit dans sa chambre et ouvrit l'unique placard branlant pour en sortir un sac de sport et quelques fringues qu'il enfourna dedans. Sur une étagère, bien rangés, des médicaments. Il rafla le tout qu'il mit aussi dans le sac. Félix regarda une dernière fois cet endroit où il avait passé tant de temps puis il pénétra dans la chambre de sa grand-mère. Il attrapa le grand vase qui trônait sur l'armoire à glace et en extirpa une liasse de billets de cent euros. Elle disait toujours que c'était en cas de besoin et là, le moment était venu. Il mit les billets au fond du sac et sortit de chez Simone Gray en prenant bien soin de laisser ouvert. Sur le palier, la porte voisine s'ouvrit légèrement dans un petit grincement. Le père Fouet, qui louait l'appartement à Simone depuis vingt cinq ans, apparut et s'adressa timidement au jeune homme.

– Tout va bien, Félix ? Ta grand-mère, ça va ?

     Le garçon fixa le bonhomme quelques secondes puis lui fit un bras d'honneur magistral, le majeur fièrement dressé. Il se lança dans l'escalier en poussant des cris stridents. Après avoir dévalé deux ou trois étages, il s'immobilisa et lança vers le haut, la tête penchée en arrière :

– Elle est morte ma grand-mère ! Mais avant de mourir, elle t'a maudit, vieux con ! Tes pires années ne sont pas dans tes souvenirs mais dans ton avenir ! Pense à elle pendant ces putains d'années qui te restent à agoniser!

      Léon Fouet referma lentement sa porte, les yeux écarquillés sur le néant. Son sang s'était glacé.

     Indéniablement, cet gosse était habité par le diable.

      Dehors, les gosses avaient disparu. Sûrement pour aller déjeuner. Son sac sur l'épaule, Félix traversa le parc qu'il regardait un peu plus tôt du haut de la tour. Il leva la tête et crut reconnaître la silhouette du père Fouet dans l'encadrement de la fenêtre du salon de sa grand-mère. Il siffla entre ses dents. « Fils de pute ! »

      Ses yeux fixèrent à nouveau le soleil, une poignée de secondes avant que sa main ne se pose sur eux comme pour les en guérir. Il décampa avec une bonne foulée. En bas de la tour, une bagnole de flics pissait un bleu de gyrophare bien réglementaire. D'un côté, il était soulagé car sa grand-mère n'était plus toute seule. D'un autre, il savait qu'elle n'aimait pas beaucoup les docteurs et les flics. Et puis le père Fouet, elle ne l'avait jamais maudit parce qu'elle n'avait pas un gramme de religion ou de croyances mais elle ne pouvait pas le saquer. Elle l'avait au moins acheté deux fois son trois pièces depuis qu'elle lui crachait son loyer.

      L'inspecteur Lebon regardait par la fenêtre sans trop oser s'en approcher. Le vide était un de ses points faibles. Il se recula calmement et pivota vers le médecin qui rangeait sa trousse en se parlant à lui même, à voix basse.

– Alors, qu'est-ce qu'elle dit ?

– Arrêt cardiaque durant son sommeil, vraisemblablement.

– On l'a aidée ?

– À cet âge, on se débrouille très bien tout seul. Lebon regarda quelques instants la vieille avant de s'adresser à Léon Fouet qui s'escrimait à feindre l'abattement.

– Elle vivait avec son petit fils, c'est ça ?

      Le vieux Léon hocha la tête.

– Il est où maintenant ?

– Il est parti juste avant que vous arriviez. C'est un fou ! Il faisait peur à tout le monde dans cette tour. Il prend des médicaments. Quand il les prend ! M'est avis qu'il les arrête parfois comme ces psychopathes qui tuent père et mère comme on irait chercher le pain. Je serais à votre place, je ferais une autopsie de cette pauvre femme. C'est vrai, à 80 ans passés, elle était un poids pour lui.

      Lebon tendit la main vers le vieux en signe d'apaisement.

– Merci monsieur, on vous contactera si besoin est. Pourriez-vous nous laisser maintenant ?

      Le père Fouet se dirigea vers la sortie en traînant des charentaises.

– Moi, ce que je dis, c'est pour vous éviter des ennuis. Félix ! Félix ! Une calamité, oui !

      L'inspecteur Lebon se risqua à nouveau à regarder en bas par la fenêtre.

– Je vous laisse le constat de décès sur la table. Vous avez encore besoin de moi ?

– Non, docteur. Vous pouvez y aller. La morgue va arriver. Merci.

      Le toubib quitta les lieux avec autant de vigueur que le père Fouet. Une fois seul, Lebon se risqua à une troisième tentative d'approche du vide. Un échec. Il marcha alors dans le couloir et entra dans ce qui semblait être la chambre de Félix. Plusieurs posters de champions de boxe étaient épinglés sur la vieille tapisserie. Il y avait aussi des photos de voitures de sport, quelques portraits d'actrices américaines des années 60 et un tissu tendu représentant la fameuse figure du Che. Peu d'objets traînaient. C'était plutôt bien rangé. La porte du placard était ouverte. Lebon trouva une ordonnance sur l'étagère qu'il survola avant de la glisser dans sa poche. Elle était au nom de Félix Gray, né en 1980 à Coutances.

– Vous êtes de la police ?

      Lebon tourna la tête et vit une petite bonne femme aux cheveux noirs, les yeux gonflés de larmes.

– Oui.

– Je suis la concierge. J'aimais beaucoup Madame Gray. Pour elle, c'est fini. Paix à son âme. Mais je me fais du soucis pour Félix. Il est pas fou comme on le dit. Il ferait pas de mal, ça non. Parfois, il a de l'énergie à revendre et puis ça retombe et là c'est terrible pour lui.

– Et ses parents ?

– Ils sont morts quand il avait 9 ans. C'est sa grand-mère qui l'a élevé jusqu'à maintenant. Il l'adorait.

      L'inspecteur gonfla sa poitrine et expulsa subitement par le nez l'air qui venait d'y rentrer. Il réajusta son pistolet dans sa gaine avant de poursuivre.

– Pourquoi est-il parti comme ça? Il serait souhaitable qu'il réapparaisse assez vite.

      Sans vraiment s'en rendre compte, la concierge frottait le coin du bureau de Félix avec le chiffon dont elle se servait pour ses carreaux. Lebon la remercia puis une fois qu'elle fut partie, il examina sommairement le reste de l'appartement. Il attendit que les pompes funèbres arrivent pour emmener le corps, régla quelques formalités et descendit au pied de la tour où la voiture l'attendait avec son collègue au volant. Le gyrophare était coupé. Lebon s'installa lourdement côté passager.

– Alors ?

– Alors rien. Infarctus. Avance.

      Ils traversèrent un parking où parmi les voitures en bon état gisaient quelques carcasses désossées ou calcinées. Dans le rétroviseur, Lebonaperçutun jeune type qu'ils venaient de croiser se prendre les couilles d'une main et cambrer les reins en leur tirant une langue obscène. Avant de quitter le domicile de Simone Gray, il était revenu au bord de la fenêtre. Très près. Dans le break de sa brigade, ses jambes tremblaient encore.

      Félix avait collé sa tête contre la vitre du bus. A l'arrêt, le moteur lui balançait des vibrations si fortes que ses dents claquaient. Il s'amusait à serrer et à desserrer sa mâchoire. Il fallait qu'il achète deux ou trois choses pour faire la route. Il descendit bien avant la gare. C'était un samedi et les rues étaient noires de monde. Les poings enfoncés dans les poches, il se dirigea vers un centre commercial en regardant droit devant lui. Si ça se trouve, des flics étaient à sa recherche. Ça ne se se fait pas de laisser une vieille comme ça, même quand on est en phase maniaque. Dans la galerie marchande, il attrapa le combiné d'un téléphone public qu'il raccrocha sans ménagement deux secondes après, faute de carte.

– Hé, gamin ! Viens voir.

      Un garçon d'une douzaine d'années qui passait par là avec un bonnet ridicule vissé sur la tête s'avança, méfiant.

– J'ai besoin de ton portable trois minutes. Tu vois ce sac, c'est le mien. Prends-le le temps que je téléphone, d'accord ? Quand j'ai fini, chacun reprend ses affaires. Mon nom, c'est Félix.

      Le garçon haussa les épaules et se remit à mâcher son chewing-gum.

– J'm'en fous de ton sac de clodo.

      Il sortit un cran d'arrêt fermé qui une fois déplié ne devait pas mesurer beaucoup moins que son avant bras et le rangea aussitôt dans sa poche.

– Je te laisse passer ton coup de fil et si tu te casses avec mon mobile, je t'enfonce mon couteau dans le gras du cul jusqu'à la garde. Moi, c'est Ludo. Tiens !

      Il lui tendit son téléphone avec un sourire presque enfantin. Félix pensa à des mots comme « désillusion » et « perdition », puis il se demanda ce qu'il allait devenir dans ce monde, lui, le fou.

     Il composa nerveusement le numéro de la concierge de sa grand-mère, en jetant un œil sur le gosse qui avait les mains dans les poches, la droite sur le manche de son couteau, probablement.

      Gabriela éclata en sanglots. Elle supplia Félix de revenir, lui dit que sa grand-mère ne pouvait être enterrée ou brûlée sans qu'il soit présent. Félix haussa le ton. Il lui répondit qu'elle s'en foutait sa grand-mère, qu'elle était pas croyante, qu'elle disait toujours que si elle pouvait servir à nourrir les chiens du quartier, elle serait ravie. Il finit par dire qu'on lui avait tout enlevé et qu'il ne serait pas là pour la merde qui reste à vivre suite au décès. Gabriela se remit à pleurer. Félix lui dit qu'il ne rentrerait pas mais qu'il allait faire attention. Surtout, qu'elle ne pleure pas. Il raccrocha sans attendre de réponse.

– Tiens ton téléphone.

      Le gamin le fourra dans la poche arrière de son jean en regardant ailleurs comme un peu honteux par rapport au couteau.

– Faut pas trop te faire chier toi, hein?

– On s'débrouille.

      Le regard de Félix se posa sur les écouteurs que le gosse avait dans les oreilles. La foule épaisse progressait lentement dans les allées telle une coulée de lave. Ceux qui arrivaient du dehors semblaient pousser cette masse dans les commerces. Novembre se rapprochait de décembre et déjà les plus prévoyants faisaient leurs achats de Noël.

– T'écoutes quoi comme musique ?

– Du rap, de la soul, un peu de techno...

– C'est un lecteur numérique que t'as autour du cou ?

– Ouais. Tu veux encore me l'emprunter trois minutes ? T'es lourd. Allez, je te laisse.

      Le gamin rajusta son bonnet et marcha vers la sortie. Félix le rattrapa.

– Cent euros pour ta musique, ça te va ?

– Fais voir. Félix fouilla dans son sac pour extirper discrètement un billet de sa petite liasse. Ludo prit l'argent, enroula le câble du casque autour du lecteur et fila le tout à Félix.

– Tu sais comment ça marche ?

– Ça va, je suis pas si vieux.

– Alors salut taré.

      Le jeune ado pritla direction de la sortie, vers les grands escaliers roulants. Félix s'approcha d'une poubelle pour récupérer une blonde à peine entamée dont le filtre était couvert de rouge à lèvre. Il fit rouler la cendre froide entre son pouce et son index pour la faire tomber puis demanda du feu à un gros type qui mâchouillait un cigare en regardant une vitrine. Il n'avait pas fumé depuis la veille lorsqu'il était avec sa grand-mère devant la télé. Elle ne disait rien pour le tabac parce qu'il n'abusait pas. Parfois, c'est elle qui lui allumait sa cigarette. Elle lui tendait ensuite avec un petit sourire complice. Félix chassa cette image trop lourde et se fraya un passage jusqu'au premier magasin de chaussures qu'il trouva. Une jeune vendeuse lui dégota sa pointure dans un modèle de baskets qui lui semblait capable d'affronter à peu près tous les terrains sans martyriser ses pieds ni se déchirer précocement. Elle lui proposa, vu leur état déplorable, de jeter ses anciennes godasses. Félix lui balança alors un non tonitruant comme si elle s'apprêtait à se balancer elle-même par la fenêtre. La fille recula brusquement en faisant une grimace. Il s'excusa de lui avoir fait peur et expliqua qu'il préférait les garder pour bricoler. C'était le deuxième billet de cent euros qui foutait le camp et il n'y en aurait pas tant.

      Le troisième billet fit des petits à la caisse du Franprix tant il est vrai qu'il est difficile de caser pour cent euros de bouffe basique dans un sac de sport. Un quatre-quarts breton d'un kilo, du pain de mie, du pâté, de la confiture, du miel et une bouteille d'eau achevèrent de le remplir.

      En sortant du magasin, avec son sac pesant sur l'épaule, Félix fut pris d'une montée d'angoisse violente. Il était immobile au milieu de l'allée principale du centre commercial. Les gens l'évitaient avec agacement. Son souffle était court. Ses yeux se fermèrent comme pour atténuer la vibration néfaste qui émanait de cette marée humaine incontrôlée. Il sentait l'appel puissant de son côté sombre, là où les idées, la logique et la raison sont broyées pour jeter le corps et l'esprit dans un no man's land de peur et de douleur. Pour lutter contre ça, il lui fallait anesthésier son cerveau. Il s'engouffra dans un café sordide faisant partie d'une chaîne de cafés tous sordides de la même manière et une fois assis, son sac entre ses pieds, il commanda une pression. La première gorgée l'aida à avaler un sédatif. Il savait qu'il devait attendre une vingtaine de minutes pour sentir son esprit s'apaiser, ses tremblements s'arrêter et couler dans ses veines comme un alcool en plus de celui de la bière. On parlait peut-être de lui à la table à côté. Cette bonne femme en face avait-elle tout compris  ? Il était le sale type qui avait laissé le cadavre de sa grand-mère dans un fauteuil.

     Celui qui se tire lâchement et reviendra probablement dans un car de flic ou sanglé sur le brancard d'une ambulance. C'est comme ça que tout devait se terminer pour les types comme lui, incompatibles.

      Félix sortit le lecteur numérique et le bidouilla au moins dix minutes avant de maîtriser à peu près son fonctionnement. Ses doigts transpiraient et finirent par glisser sur les touches. Pris d'un vertige alors qu'il écoutait un rap américain violent, il leva la tête de son appareil à la recherche d'un peu d'horizontalité lorsqu'il croisa le regard de la femme assise à la table en face de lui. Elle lui lâcha un sourire et retourna aussitôt à son thé citron. Il se prit à penser qu'il avait peut-être un charme particulier, un pouvoir d'attraction qui ne s'exercerait que sur des femmes spéciales, à moitié cinglées. Lorsque l'on est psychologiquement à part, on ne doit sûrement séduire que des femmes elles aussi à part. Il chercha encore quelques instants le regard de cette quadragénaire mais n'aperçut que des paupières légèrement maquillées cachant deux yeux plongés dans un thé trop chaud. Non, il devait faire erreur sur sa prétendue séduction. Et puis cette femme était sans doute tout ce qu'il y avait de plus normal.

      Son dernier exploit sexuel remontait à plusieurs mois en arrière. Le simulacre de coït eut lieu dans les toilettes de l'hôpital psychiatrique Saint-Anne à Paris. Elle s'appelait Blanche et démarrait avec succès un long parcours d'anorexique. Félix, en la prenant en levrette, appuyée sur la chasse d'eau, jambes écartées à cause de la cuvette, s'était imaginé sodomiser un homme tellement la fille était maigre et sans formes. Perturbé par l'interdit que cela posait, il débanda alors que Blanche commençait à jouir de façon particulièrement sonore. C'est lorsqu'il se retira que l'on frappa à la porte. Celle qui criait son plaisir quelques secondes plus tôt entreprit alors une frénétique masturbation du membre mou de Félix. Probablement du fait du caractère particulier de la situation, sa queue reprit de belles proportions. Blanche engloutit le sexe ressuscité et le suça goulûment jusqu'au dénouement chaud et visqueux qu'engendre habituellement ce genre d'exercice. Elle avala la semence de son amant et posa un baiser sur son front en ne manquant pas de le remercier. Les coups redoublaient à la porte. Félix fut transféré dans l'aile nord du bâtiment où même en y mettant de la bonne volonté, rien de baisable ne déambulait dans les couloirs. Il se masturbait plusieurs fois par jour dans les toilettes en pensant à Blanche dont l'ambiguïté du genre le laissait perplexe.

      A la gare du nord, Félix acheta un aller pour Genève avec la monnaie du billet de cent euros qu'il avait filé à la caissière pour la bouffe. Sa grand-mère avait pris le TGV une fois pour aller voir sa sœur dans le Massif central. Quand le train avait atteint sa vitesse de croisière, elle avait pleuré et laissé s'échapper quelques gouttes d'urine dans sa culotte. C'est sans gène aucune qu'elle avait raconté cette histoire à son petit fils. C'était qu'elle était très impressionnée et émue. Félix se dit qu'il se contenterait de verser une larme, pas pour le train mais pour Simone Gray.

      Il y avait environ une heure d'attente pour le train de Genève. En face des quais, Félix gravit un grand escalier et arriva devant un très vieux café nommé le Train bleu. Il poussa la porte et un type sans âge le conduisit dans une alcôve dont les murs et les plafonds étaient saturés de moulures.

     Félix s'assit dans un grand fauteuil capitonné en cuir beige. L'endroit lui parut bizarre mais il avait envie de se faire plaisir, ne serait-ce que pour fêter le fait qu'il était juste un peu angoissé et qu'il n'espérait pas mieux. Le serveur qui l'avait accueilli revint quelques minutes après et se posa devant lui en faisant montre d'une extrême disponibilité.

– Et pour monsieur, ce sera ?

– Écoutez, mon brave, apportez-moi un café torréfié à point et un paquet de ces fameuses Marlboro rouge. Merci. A tout de suite !

      Le type changea de tête. Il se renfrogna et tourna les talons sèchement. Félix se dit qu'il avait un peu exagéré. Il attendit fébrilement le retour du jeune-vieux pour faire un semblant d'excuses. Le type réapparut un bon moment après avec la même tête. Il déposa un plateau d'argent sur la table basse avec dessus le café et le paquet de Marlboro déjà ouvert.

– Excusez-moi, monsieur, mais je ne voulais pas vous vexer. C'était juste un peu d'humour. Je n'ai pas l'habitude de ce genre d'endroit. Je suis plutôt PMU en temps normal. Désolé...

– Ça n'est pas grave, monsieur. A votre santé !

      Le serveur repartit avec sa tête d'enterrement.

     Félix but une gorgée de café, reposa la tasse en porcelaine elle aussi truffée de moulures et se saisit de la cigarette qui sortait poliment du paquet. « Tiens, il y a même des allumettes spéciales le Train bleu ! » se dit-il. Avec une élégance qu'il ne se connaissait pas, Félix en gratta une et alluma sa clope, les yeux mi-clos. Il crapota quelques petites bouffées avant d'aspirer la fumée à pleins poumons pour la recracher vers le plafond. Il s'enfonça dans le fauteuil moelleux et croisa les jambes. Un boîte en bois précieux attira son attention sur le bord de la table. Il se dit que ce devait être une petite douceur, cadeau de la maison. Il sortit de son fauteuil et s'avança pour se saisir de l'objet. Il l'ouvrit et hurla.

– Putain !

      Le serveur sans âge qui prenait la commande d'un jeune couple branché juste à côté se retourna d'un coup, oubliant l'indifférence qu'il convient d'adopter lorsqu'un client fait preuve d'exubérance.

     Il se reprit et se tourna à nouveau vers le couple.

      Félix relut plusieurs fois le montant qui figurait sur l'addition. Vingt cinq euros ! Il imagina sa grand-mère tombant dans les pommes. Son cœur se mit à battre. Ses mains à transpirer. Sa Marlboro tremblotait entre ses doigts. Il l'écrasa nerveusement et appela le serveur sans âge. Le type affichait maintenant un sourire de satisfaction.

– Tout se passe bien, monsieur ?

– Très bien. Tenez.

      Félix tendit un billet de cent euros qu'il extirpa de sa liasse devant le serveur histoire de montrer qu'il n'était pas n'importe qui. Le loufiat lui rapporta sa monnaie avec le même sourire.

      Félix ne savait pas ce qu'il allait faire à Genève. C'était une pub qu'il avait vu sur un panneau près des guichets qui l'avait décidé. Il se foutait de la destination. Il voulait s'en foutre assez longtemps alors il fallait faire gaffe aux dépenses courantes. Il vérifia dans son blouson la présence de sa carte d'identité et se leva en bombant le torse. Dans le couloir conduisant aux alcôves, il croisa son serveur qui le gratifia d'un sourire moqueur. Il tenait un plateau garni de cocktails aux couleurs vives. Une fois qu'il fut passé, Félix lui balança un coup de pied latéral dans la jambe, celle qui aurait bien voulu se poser un peu plus loin. Elle alla percuter la jambe qui reliait le rieur au sol et fit s'écrouler le tout dans un vacarme inattendu. Les verres se brisèrent sur la moquette épaisse qui s'en régala. Le serveur peinait à se relever. Félix fouilla dans sa poche et sortit une poignée de pièces. Il prit un euro et le balança sur le plateau en argent retourné. Le métal fit un bruit de gong.

– Personnel ! lâcha-t-il avant de poursuivre sa route.

      Félix arriva vingt bonnes minutes avant son TGV, motivé par la peur de le rater. Il s'assit sur un banc en plastic miteux et sentit son angoisse monter comme un shoot d'héroïne en négatif malgré le sédatif avalé avec la bière. L'idée qu'il ait pu se tromper de quai fit augmenter sa tension à tel point qu'il se sentit presque défaillir. Il sortit une blonde de sa poche, une du « Train bleu », et l'alluma dans l'urgence pour en aspirer une énorme taffe. Il n'eut pas le temps de tout recracher qu'une femme terne mais aimable vint lui parler d'une voix douce et compatissante.

– C'est interdit de fumer, monsieur. Moi, ça ne me dérange pas mais vous allez vous faire gronder, avec une amende peut-être !

      Félix prit une seconde taffe plus légère et souffla droit devant lui.

– Merci de me prévenir, ma bonne dame. Mon plaisir n'en sera que plus grand. Je vous dédie cette cigarette, à vous et votre précieuse bienveillance!

      La femme se redressa, ferma la bouche et alla s'appuyer contre le panneau de composition des trains en évitant bien de regarder l'ingrat fumeur.

      Félix avala un autre sédatif en se disant qu'il n'était pas raisonnable. Il regarda la femme du coin de l'œil et laissa échapper de sa bouche mi-close une appréciation que lui seul pouvait entendre.

« Connasse... »

      Il aperçut alors une casquette de la SNCF qui montait les escaliers du passage souterrain. D'une pichenette, il envoya sa cigarette à peine entamée sur la voie. La femme secoua lentement la tête, excédée par tant d'incivilité. Elle quitta cet endroit du quai avec la démarche d'un soldat qui bat en retraite.

      Le train finit par pointer sa masse grinçante. Félix trouva sa voiture, sa place et s'assit à la manière d'un type qui vient de gravir une dizaine d'étages en courant. Il ferma les yeux. Son cœur peinait à se calmer. Un type assez âgé genre militaire de carrière disposa soigneusement ses affaires dans le compartiment à bagages. En extension, il découvrit un ventre plat, garni de poils blancs. Félix sentit son parfum. Il se dit qu'il n'aimerait pas sentir comme ça et regarda par terre si son sac s'y trouvait toujours.

      Une fille presque mignonne déboula dans le wagon où l'on entendait que quelques conversations feutrées et réduites à l'essentiel.

– Vraiment des enculés à la SNCF ! J'ai pris mon billet y a deux semaines etils trouvent le moyen de ne pas me donner la place à côté de la fenêtre ! Je l'ai dit à la bonne femme du guichet mais rien à faire, parle à mon cul, je te colle dans ce putain de couloir avec les blaireaux qui te donnent des coups avec leurs sac à la con ! Chier ! Enfin, je l'ai pas raté, c'est déjà ça. Apparemment, elle s'adressait à Félix qui commençait à se laisser glisser dans une douce torpeur chimique. Malgré lui, il soutînt son regard espiègle en affichant une mine réjouie.

– Ah ben vous avez l'air cool, vous. Ça change de toutes ces têtes de con dans ce genre de trains...

     Moi, c'est Berthe, c'est débile mais c'est comme ça.

      Elle tendit la main à Félix qui la serra en gardant son sourire béat.

– Moi, c'est Félix.

– Sans rire ? Ça vaut pas mieux. On a tous les deux des parents sadiques, ça nous fera un sujet de conversation. Vous voulez pas me laisser votre fenêtre, monsieur, que je sois en face de Félix pour discuter ?

      Le militaire refusa catégoriquement et parla de respect, de politesse et de discipline puis il tourna la tête vers le quai qui commençait à reculer de plus en plus vite. Berthe le regarda et lui fit une affreuse grimace suivie d'un sourire à l'intention de Félix.

– Tu vas à Genève? Tu permets qu'on se tutoie ?

– Pas de problème. Je vais à Genève.

      Berthe raconta sa vie durant presque tout le voyage. Son père dirigeait un cabinet d'avocats d'affaires à Genève et elle n'arrivait pas à lui trouver un autre intérêt que le virement qu'il lui faisait chaque mois pour avoir la paix. Elle vivait comme une princesse dans un grand appartement avec vue sur le lac dans le quartier des Eaux-Vives et partageait son temps entre la peinture, les escapades en voilier sur le Léman et les cuites entre copines. Un peu de coke faisait à l'occasion office de cerise sur le gâteau. A vingt cinq ans, on peut se permettre certaines fantaisies. Quant à sa mère, elle vivait en Argentine avec un type qui s'était lancé dans le business de la viande. Elle lui envoyait également de l'argent, histoire de compenser son absence. Quelques cartespostalesaussi, représentant la plupart du temps des troupeaux de bêtes à cornes avec le nom de l'entreprise de celui que Berthe appelait « le boucher ». Elle avait transformé la plus grande pièce de son appartement en atelier où les toiles s'amoncelaient pour ne sortir qu'assez rarement orner les murs d'une galerie. Elle se foutait de l'avenir et l'avenir se foutait d'elle, du moins d'un point de vue matériel. Elle ne manquerait probablement jamais de rien.

      Félix résuma sa vie en une dizaine de minutes. Il n'aimait pas tout balancer comme ça même s'il ne reprochait pas à Berthe de l'avoir fait. Elle avait la manière. La pudeur de cette fille était ailleurs.

     Jamais elle ne se plaignît de la démission de ses parents par rapport à son éducation, à sa vie affective. Dire qu'elle s'en foutait était une façon de contourner le sujet. Félix sentit une blessure profonde sous cette croûte d'indifférence feinte. C'était là que résidait la source de son exubérance.

     Alors qu'ils traversaient sans s'y arrêter la gare de Bellegarde-sur-Valserine, Berthe se pencha vers Félix.

– T'as des tunes ?

– Un peu.

– Genre ?

      Félix se pencha à son tour.

– Un peu moins de deux mille euros.

– Deux mille euros !répéta-t-elle comme si elle annonçait la somme gagnée à un jeu par un auditeur dans une radio locale. Elle poursuivit plus bas cette fois.

– C'est beaucoup trop pour la douane. T'es habillé comme un mec des banlieues, ils vont croire que tu as fauché l'argent. File-le moi !

      Un peu gêné, Félix tendit la liasse sous la tablette à son nouveau coach. Le militaire n'en perdait pas un miette même s'il faisait semblant d'avoir l'esprit occupé ailleurs. Ça ne servit à rien puisque Berthe tritura la liasse à la vue de tout le monde. Elle retira trois billets et les tendit à Félix comme s'il s'agissait de son argent de poche.

– Prendsça. Faut pas non plus que tu sois complètement fauché. Ta capuche, rentre-la dans ton blouson.

      Elle se pencha pour voir sous la tablette, ce qui donna l'occasion à Félix d'apercevoir un peu le galbe de sa poitrine ainsi comprimée.

– Putain Félix, fais les lacets de tes baskets et remonte un peu ton fute! On dirait Joe Starr qui promène son pit... Je déconne. Disons que tu fais plus Sarcelles que Neuilly.

      Félix s'exécuta en se donnant une allure plus sérieuse avec l'application d'un gosse qui fait un beau dessin pour sa maîtresse. Puis il s'en voulut d'être aussi docile.

– Te tire pas avec mon fric ou je te...

– Je te le rends si tu veux!

– Non, ça va. Excuse-moi mais cet argent, c'est celui de ma grand-mère.

– J'ai compris, dit-elle d'une voix tendre, pour la première fois. Elle lui caressa la joue avec le dos de son index.

      Félix eut soudain envie d'elle. Sa queue se déplia dans son slip trop étroit en tirant douloureusement sur un ou deux poils mal placés. Il mit la main sous la tablette pour mettre fin rapidement à cette torture mais dans un premier temps, il ne fit qu'empirer les choses. Son visage se contracta plusieurs fois avant le démêlage complet de son pubis. Berthe observait son manège. Elle lui dit à voix basse après s'être approchée assez près :

– Tu bandes ?

– Non! T'es chiante ! Je me remets les couilles en place, c'est tout.

      Elle s'approcha jusqu'à toucher les lobes de ses oreilles avec ses lèvres puis lui chuchota :

– Je te baiserai quand on sera chez moi... Ta petite bite va être à la fête !

      Berthe reprit sa place avec un air jovial pendant que Félix prenait des couleurs de façon anormale, presque inquiétante.

– Timide, Félix ?

– Ta gueule.

      Le militaire souriait aussi, la tête complètement tournée vers le double vitrage de la fenêtre. Félix le voyait dans le reflet.

      Le passage de la frontière fut une simple formalité. Berthe passa en premier sans qu'on lui demande quoi que ce soit. Le douanier s'attarda un peu plus sur la carte d'identité de Félix que sur celle des autres arrivants mais sans exagération. Une fois dans l'allée principale de la gare Cornavin, le garçon ne put s'empêcher de poser une question qui le travaillait à sa nouvelle et étrange amie.

– Pourquoi il t'a laissée passer comme ça, le mec ?

– C'est rapport à mon père, tu sais, il est avocat d'affaires alors il fréquente aussi les douanes dans le cadre de son boulot.

– Oui, mais moi, pourquoi ils m'ont pas fouillé, foutu à poil, un doigt dans l'cul, comme d'habitude, quoi ?!

– Je leur ai dit que je m'en chargerais une fois à la maison... Allez viens, couillon.

      Elle attrapa Félix par la main et le tira jusqu'en haut des grands escaliers qui conduisaient à la gare routière. Elle héla un taxi dans lequel ils s'engouffrèrent puis donna son adresse au chauffeur rapidement avant de se jeter sur son futur amant qui ne voulait pas se laisser embrasser. – Je te plais pas  ?!

– Si, tu me plais ! Mais putain, calme toi ! Je sais plus où j'en suis, moi, j'te jure ! Je veux bien que tu sois ma meuf mais vas-y mollo, merde !

– Chaton...

– T'es chiante...

      Félix regardait par la fenêtre du taxi. Il y avait des lumières partout, des banques, des magasins de montres haut de gamme, des hôtels luxueux, des bâtiments magnifiques. La pendule du magasin Rolex qu'il croisèrent indiquait 19 heures 07. Félix, à cause de Berthe, avait replongé dans une angoisse tenace. Il jeta un œil discret sur sa montre. Elle indiquait qu'il fallait changer la pile. La trotteuse allait d'avant en arrière, ne semblant pas se décider entre le passé et l'avenir. Cette fille l'attirait mais il ne tiendrait pas la distance. Il se demanda s'il aurait le temps d'aller pisser une fois chez elle, dans son domaine, tellement elle ne le lâchait pas. Il voulait lui donner de la tendresse mais elle semblait attendre de lui quelques performances sexuelles dont il n'avait pas les capacités.

     Sa main chaude se posa sur sa cuisse.

– Excuse-moi, chaton... Je vais freiner, d'accord ?

– Pourquoi tu m'appelles chaton ?

– Ben, je sais pas, à cause de Félix ?

      Le garçon posa sa main sur celle de Berthe et chercha ses lèvres dans la semi-obscurité du taxi.

     Le baiser dura le temps d'un feu rouge et leurs bouches se séparèrent lorsque le break Mercedes redémarra pour s'engager sur le pont du Mont-Blanc menant à la rive gauche de la ville.

– Pour chaton, c'est non, trancha Félix.

      Le taxi les déposa dans une rue assez bourgeoise qui donnait sur le port de plaisance. Berthe prit encore un peu plus d'assurance et sonna à l'interphone d'une énorme porte en bois sculpté que Félix n'aurait jamais osé pousser sans permission.

– Oui ?

– Lucie, c'est Berthe ! Ouvre !

      La porte émit un son nasillard et s'ouvrit sous la pression de l'épaule de la jeune fille. Félix lui emboîta le pas en se demandant qui pouvait bien être cette Lucie. Il ne comprenait pas bien la situation et aurait vraiment aimé y voir clair. L'ascenseur était exigu. Berthe ne tenta rien, comme si ses pensées étaient accaparées par cette Lucie. Elle sortitavant lui et frappa trois coups secs à une porte où figurait deux noms : Berthe Schneider sur une plaque gravée et Lucie Lavergne sur une vulgaire étiquette blanche personnalisée avec de petits dessins puérils. Une fille élancée aux cheveux longs et humides ouvrit la porte. Elle était en peignoir.

– Je sors du bouillon. À tout de suite.

      Lucie retourna dans la salle de bain située en face de la porte d'entrée et laissa tomber son peignoir avant de replonger son corps dans la baignoire. Félix regarda la scène jusqu'à ce que ce que la jeune fille tourne la tête vers lui.

– Il veut prendre un bain, ton ami ?

– Je crois pas. On va manger un morceau et on va se coucher.

      Berthe se tourna vers Félix.

– C'est une copine que j'héberge un mois ou deux. Elle est très sympa. T'inquiète pas, elle te laissera peinard, c'est une gouine.

– Et toi, elle te laisse tranquille ?

– Bah, on a baisé une fois mais c'était pas terrible. C'est pas trop mon truc. Et toi, les mecs, t'as déjà essayé ?

– Une fois mais en fait c'était un fille.

– Ah. T'as faim ?

      Berthe se dirigea vers le salon. Des toiles pour la plupart à moitié peintes s'amoncelaient un peu partout par terre ou sur les fauteuils. Ça sentait la térébenthine à plein nez. Des boîtes contenant des couteaux, des pinceaux et des tubes de peinture usagés s'empilaient devant des amas de cadres, les empêchant ainsi de glisser. Le plancher était vieux, irrégulier et moucheté de tâches de couleurs.

     Félix était en train de se poser des questions sur la légitimité de sa présence dans cet endroit lorsque Lucie traversa le salon, nue, pour se rendre dans la pièce qui lui servait de chambre.

– Je vais manger avec vous, pour finir. Vous préparez quoi ?

      Berthe sentit le malaise de son nouveau compagnon. Elle lui caressa la nuque amoureusement et dit à sa copine sans pudeur qu'elle pourrait au moins s'habiller et ne pas déambuler à poil devant son invité. Elle ajouta qu'elle ne savait pas ce qui avait été épargné dans le frigo. Félix était partagé entre l'envie de baiser ces deux folles et celle de foutre le camp. Berthe fouilla dans son sac à main.

– Tiens, tes sous. Tu peux recompter, tu sais !

– Ça ira.

      Le début du repas se fit presque en silence. Les steaks hachés étaient cuits superficiellement et encore congelés à l'intérieur, quant aux frites qui les accompagnaient, elles étaient molles et huileuses, comme si elles avaient été cuites deux fois à quelques jours d'intervalle. La dernière bouchée avalée, Félix se lança après avoir longuement hésité.

– Ben, c'était bien bon ! Vraiment.

– Te casse pas, Berthe cuisine très mal. Elle baise mal aussi. Y a que la peinture et la voile où elle se démerde bien.

– Ça va Lucie. Elle est vexée parce qu'elle ne m'a pas fait jouir. J'ai beau lui avoir expliqué que je préférais les mecs, elle admet pas son échec. Hein, ma douce ?!

      Berthe en profita pour caresser le mollet de Félix sous la table avec le dessus de son pied. A peine eut-il reprit des couleurs qu'il se leva pour débarrasser. Dans la cuisine, en posant les assiettes sales dans l'évier, il se dit qu'il partirait le lendemain matin. Ces nanas le mettaient trop mal à l'aise. Il ne voyait pas les choses comme ça entre une fille et un garçon. A trente ans, il est vrai qu'il avait peu d'expérience mais il savait au moins ce qu'il ne voulait pas. Il repensa à Blanche et classa ce court épisode dans les aventures qui comptèrent, ne serait-ce que d'un point de vue sexuel. Il se demanda s'il coucherait avec Berthe ou si elle sentirait son malaise et le laisserait tranquille. Il pensa même à l'éventualité d'une partie à trois avec Lucie. L'excitation grandit en lui parallèlement à une forte angoisse. Félix fouilla dans sa poche à la recherche d'un sédatif. La petite boîte où il les stockait pour les urgences était vide. Il lui fallait retourner dans le hall fouiller dans son sac pour mettre la main sur la grande boîte.

– Félix, qu'est-ce que tu fous ? demanda Berthe, faussement inquiète.

      Il renonça à sa pilule pour aller s'asseoir à table et terminer le repas. Les filles parlèrent d'une certaine Nadia, une algérienne portée sur la touffe qui s'intéresserait sérieusement à Lucie. Cette dernière avoua qu'elle la trouvait un peu trop typée mais qu'elle se laisserait bien tenter par une séance de bouffage de nichons vu la taille de la paire que se trimbalait la fille en question. Félix débarrassa la table entièrement et donna même un petit coup d'éponge pendant que Berthe haussait le ton. Elle ne comprenait pas que Lucie s'arrête à un détail physique. Il est vrai que Nadia se trimbalait un pif énorme en forme de proue de bateau renversée mais elle avait d'autres atouts, notamment sa gentillesse. Et puis Lucie n'était pas un canon non plus. Elle n'avait pour elle, physiquement, que son cul. Un cul magnifique, certes.

      Il devait être environ 22 heures. Félix était allongé sur le dos dans le grand lit de Berthe à qui il venait de faire l'amour. Il s'était allumé une blonde et ne prêtait guère attentionà son amante qui tendait la main pour tirer quelques bouffées elle aussi.

– Tu m'en laisses un peu ?

– Excuse-moi, répondit Félix en lui tendant sa cigarette.

– C'était bon, dit-elle comme si elle avait dégusté une pâtisserie après un jour de jeun.

      Félix ouvrit la bouche avec l'intention de faire un commentaire navrant lorsque Lucie pénétra subitement dans la chambre en nuisette. Elle s'avança vers le lit, dit à sa copine de se pousser et se glissa sous les couvertures. Félix, bouche ouverte, fixait un des tableaux de Berthe accroché au mur.

     Un profond malaise s'installa en lui. Il rêvait de foutre le camp sur un des bateaux représentés sur la toile, le seul dont les voiles étaient hissées.

– On est pas fait pour dormir seul, vous trouvez pas  ? dit Lucie avec une facilité et un naturel désarmants.

      L'intruse posa sa tête sur la poitrine de Berthe et finit la cigarette de Félix en faisant des ronds plutôt réussis. Le garçon se tourna du côté opposé aux filles et pria pour qu'on lui foute la paix. Il entendit le bruit de quelques baisers, de frôlements de peau et de tissuet finit par trouver le sommeil malgré l'effet négatif du sédatif qu'il n'avait pas pris. Il avait aussi fait l'impasse sur ses neuroleptiques mais c'est un côté de sa vie qu'il ne voulait pas dévoiler à Berthe et encore moins à cette tarée de Lucie.

Les volets n'étaient pas fermés. Le jour avait envahi toute la chambre. Félix resta un bon moment à regarder la lumière à travers les vitres imparfaites de la fenêtre. La rue produisait un fort bruit de circulation. Régulièrement, au passage d'un bus, les carreaux se mettaient à trembler. Sur la commode à côté du lit, une plante et un cactus dépérissaient par manque d'arrosage. D'un tiroir mal fermé dépassait un bout de tissu appartenant probablement à un quelconque sous vêtement féminin.

     Félix poussa un soupir et s'assit au bord du lit. Ses pieds se posèrent sur le plancher froid. Il bandait.

     Après s'être habillé, il se rendit dans l'atelier pour faire son sac en vitesse. Il voulait se tirer car il se sentait incapable de déjeuner en face de ces deux petites lesbiennes, même si c'était en pensant à elles qu'il maintenait son érection pendant qu'il préparait ses affaires. La porte de la chambre grinça.

     Berthe s'avança, comme gênée.

– Tu t'en vas ? Attends, j'ai quelque chose pour toi.

      Elle retourna dans la chambre et fourgonna dans la commode. Elle finit par trouver une enveloppe assez épaisse dans laquelle elle prit quelques billets qu'elle plia en quatre. Une fois dans l'atelier, en face de ce garçon déterminé à partir et qui la regardait à peine, elle sentit les larmes monter. Elle aspira de l'air en grande quantité et lui tendit l'argent.

– Tiens.

– C'est quoi ?

– Du fric, pardi !

– Ça va, je suis pas un gigolo !

– Tu baises pas si bien, prétentieux.

      Félix déplia vaguement les billets.

– C'est beaucoup trop, y a au moins deux milles balles là-dedans. Garde ton fric, Berthe, dit-il en lui tendant la petite liasse.

– Fais pas chier. C'est rien pour moi. Rien. Profite !

      Le garçon prit le visage de cette drôle de fille dans ces mains et l'embrassa tendrement.

      Félix poussa la grande porte du 10 de la rue du 1er juin pour se retrouver sur le trottoir avec son sac sur l'épaule. Il jeta un œil sur l'interphone pour trouver le nom de sa bienveillante emmerdeuse.

     Il se le répéta plusieurs fois à voix haute et se dirigea ensuite vers ce morceau de lac qu'il voyait au loin, au bout de la rue, coincé entre deux immeubles. L'air était frais et semblait contenir une légère odeur de poisson et de vase. Félix n'éprouvait pas d'angoisse mais un sentiment grisant de liberté.

     Son lecteur numérique lui balançait une vieille soul bien rythmée sur laquelle il tentait de régler son pas. Il devait à Berthe le plaisir et la fierté de se sentir homme. Sa main glissa dans la poche droite de son jean. La liasse était là. Il la poussa bien au fond puis se mit à courir jusqu'au grand boulevard qui longeait le lac. Il le traversa malgré un flot de voiture important. Les cuivres d'Esther Phillips jouèrent plus fort que les klaxons. Une limousine freina brusquement afin d'éviter ce drôle de type et son sac. Félix avait retrouvé ses vingt ans, lorsque la mort n'existait pas. Il pénétra dans un parc assez vaste, bien entretenu et fréquenté essentiellement par des touristes à l'apparence paisible. Il prit conscience qu'un nombre incalculable de possibilités s'offraient à lui.

      Un bateau à roues à aubes était à quai. L'aménagement du pont laissait à penser que le rafiot avait fini de voyager pour toujours. Il y avait une table garnie d'objets fragiles, moches et sans valeur, des chaises métalliques bouffées par la rouille, des cages à oiseaux sans oiseaux, des tas de choses ayant un rapport plus ou moins étroit avec la navigation et des plantes vertes qui visiblement s'épanouissaient dans cette tranquille anarchie. L'ensemble conservait malgré tout une allure bourgeoise et prétentieuse.

      A quelques encablures de là, le lac crachait son jet de façon régulière. Félix acheta un sandwich dans un snack et le dévora sur un banc face à cette petite mer d'huile sans danger, ni pour l'homme, ni pour les mouettes. Il regardait à peine passer les filles. Dans sa tête flottait encore des images de Berthe, ses seins, son cul, ses aisselles fournies. Il se rappelait son odeur douce et épicée à la fois, son goût. Il pensait à elle intensément. Il tâta sa poche de pantalon pour s'assurer que les billets y étaient encore. Cette fille était folle.

     Jamais on ne lui avait fait un cadeau pareil. Il avait son adresse et son nom de famille. Au delà de l'argent, il lui devait quelque chose. Il ressentait pour elle beaucoup de tendresse, à tel point qu'il eut envie de rebrousser chemin. C'est alors que Lucie apparut dans ses pensées et chassa cette idée. Il fallait laisser passer du temps mais le risque était que tout allait peut-être se perdre. Le croûton du sandwich de Félix s'en alla rouler sur le bitume de la promenade. Quelques pigeons se le disputèrent. N'était-il pas comme eux avec l'argent de Berthe et de sa grand-mère ? Un parasite ? Il répéta ce mot plusieurs fois dans sa tête. Ça lui faisait mal comme lorsque il se donnait des coups pour tester sa résistance à la douleur dans ses moments d'intense colère. Il remplaça ce mot par « assisté » puis « marginal » pour enfin se lever et marcher en direction du boulevard qu'il avait dangereusement franchi un peu plus tôt. Il essayait d'imaginer la sensation que l'on devait éprouver en se faisant shooter par une voiture. Il y parvint avec un tel réalisme qu'il dirigea prudemment ses pas vers un passage piéton où quelques Japonais attendaient sagement le vert. Un fois de l'autre côté, il suivit le groupe d'asiatiques quelques secondes puis s'arrêta pour allumer une cigarette. Le vent du lac lui renvoya la fumée dans la figure. Il longea le trottoir à la recherche d'un café ouvert.

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